02 juillet 2005

Entretien avec Chloé Delaume

Certainement pas





Cet entretien a été réalisé par mail en septembre 2004.





Pleur Rose : Dans quelles circonstances as-tu écris Certainement pas ?

Chloé Delaume : J'avais envie de travailler sur le jeu du Cluedo depuis longtemps. Parallèlement j'avais aussi envie de m'atteler à la structure du roman, jusque là j'avais surtout besoin de bosser sur la langue elle-même, le style. Je sentais qu'il était temps de passer à un stade supérieur, je veux dire mettre la barre plus haut, travailler vraiment sérieusement et pas me laisser aller à un nouveau laboratoire syntaxique qui pourrait être vain à terme. J'ai optimisé un séjour à Sainte Anne à la fin de l'automne dernier pour réfléchir à tout ça, j'ai trouvé le cadre du livre sur place. Enfin un des cadres, puisque le livre est nivelé.


Pleur Rose : Quelles contraintes t'étais-tu fixées avant - ou au cours de - l'écriture ?

Chloé Delaume : La structure était définie à l'avance, le stade 1 du travail ça a été le plan, parce que comme il y a une seconde narration qui surgit lors du dernier tiers du livre, je devais faire très attention à la rigidité du cadre pour que tout ne se casse pas la gueule en cours de route. Ensuite, avant la définition des personnages, de ce qu'ils incarnaient comme type de basculement, de faute éthique, ainsi que le choix de la pathologie dans laquelle il paraissait logique qu'ils se réfugient, j'ai listé quelques hypotextes incontournables vu le sujet du livre. Je devais impérativement utiliser la chanson d'Emma Bovary, la charge symbolique était trop parfaite, le passage des illusions perdues où Lousteau dresse le tableau du milieu de l'édition, quelques petits trucs de travail inintéressants pour le lecteur parce que ça ne se voit pas, c'est juste pour m'amuser et me motiver (des mots imposés autour de certains corpus organiques). Je voulais que le livre fasse 324 pages, comme le nombre de combinaisons possibles dans le Cluedo, mais finalement j'ai pas réussi, arrivée à la 324 il devait encore se passer trop de trucs. Et puis en plus la mise en page était différente entre mon manuscrit sur Word et la version XPress qu'utilisent les éditeurs professionnels. J'ai décidé d'apprendre à me servir d'XPress du coup, parce que c'est un peu contrariant de ne pas contrôler en amont cet aspect.


Pleur Rose : Comme dans Corpus Simsi le matériau de base de l'ouvrage est un jeu grand public ; s'agit-il d'une accroche pour ce même grand public ou d'une approche expérimentale visant à rapprocher plusieurs formes culturelles ?

Chloé Delaume : Le jour où je me poserai la question du public avant de commencer un projet, et a fortiori du grand public, je pense qu'il sera temps de m'exorciser, possédée que je serai par l'esprit de Nicorian Zellrey. Il se trouve juste que je joue beaucoup depuis toujours, à des JDR, des jeux de plateau plus ou moins populaires et à beaucoup de jeux vidéo. En général, quand on écrit on prend ses sujets assez près de soi, et je crois qu'après le problème identitaire, utilisé comme matériau dans mes premiers livres, la notion de jeu et de ludicité tombait sous le sens. Et puis le jeu, c'est assez lourd de connotations aussi, c'est Daumal, par exemple.


Pleur Rose : Dans l'interview que tu avais accordée au journaliste de France-Info lors de la pré-rentrée littéraire de Forges les Eaux, tu disais que ce qui avait inspiré Certainement pas c'étaient les choix de certains de tes amis ; pourtant on retrouve énormément d'éléments autobiographiques dans les histoires des protagonistes. Serait-ce d'avoir observé les "trahisons" de tes amis qui t'a fait envisagé d'hypothétiques "trahisons" que tu pourrais commettre ou considères-tu avoir tu déjà commis ces lâchetés ?

Chloé Delaume : Il y a plusieurs choses. D'abord, même si pour moi il y a quelque chose de très couillu et de très politique dans l'autofiction, j'ai compris que ce n'était pas assez. Que finalement, même si Les Mouflettes d'Atropos étaient super brouillon, je disais des choses qui me semblaient très importantes dedans. Sur la prostitution, la monnaie vivante, le corps de la femme et sa condition, aussi. S'atteler à la langue et uniquement à ça, pour moi c'est un acte de résistance capital, surtout en ce moment. Mais au bout d'un moment je me suis sentie un peu pleutre. Parce que pour moi l'auteur le plus politique et le plus courageux en France c'est Guyotat, mais il va de soi que s'il l'est ce n'est pas juste pour la langue qu'il a crée. Le guyotien c'est un dialecte de lutte, féroce. J'ai compris que je ne pouvais pas résister que dans la langue seule, et pas seulement parce que tout le monde se disait elle n'a pas l'air contente, mais parce que moi-même je finissais par être incapable de cibler exactement ce qui me faisait vomir, pourquoi, comment, fallait affiner tout ça. Et y aller, surtout. Par ailleurs, il est vrai que pour un tas de raisons, parce qu'à 30 ans les gens sont plus dans la vie extérieure, la vie sociale et donc les compromis, parce que j'ai beaucoup plus de connaissances voire d'amis qu'avant dans le milieu littéraire aussi, j'ai assisté à un tas de trucs vraiment ignobles ces dernières années. Enfin, des oxydations, des signatures faustiennes, des basculements plus ou moins vifs, violents et perceptibles autour de moi. Mais autour de moi ça ne veut pas obligatoirement dire mes amis, parce que bon mes amis en fait j'en ai très peu. Et en plus ceux qui sont écrivains c'est Lydie Salvayre et Eric Arlix, et il est évident qu'ils ne sont pas trop du genre à ne serait-ce que vaciller. Si ça m'a autant violenté, cette espèce de plan "regarde les hommes tomber", c'est justement parce que je me suis retrouvé dans pas mal de situations où j'aurais pu foncer dans une compromission quelconque, avec toutes ces conneries qui vont de paire, médiatisation via cooptation, fric en échange de travaux inavouables où l'on tolère l'hystérie collective et où l'on participe à l'avènement du n'importe quoi ambiant. J'ai refusé ou je me suis barrée. Je n'ai pas changé d'éditeur pour me retrouver dans un catalogue abject avec un gros chèque pour étouffer ma honte, je ne me suis pas pointée sur un plateau télé entre Nolwenn Leroy et Baffie, je ne suis pas allé déballer mon pathos chez les atrophiés du bulbes qui font des émissions de divertissement, sous prétexte que x guignols iraient acheter mon livre, qu'ils auraient d'ailleurs lâché au bout de deux pages en se disant bah merde, elle avait pourtant l'air rigolote cette pouffe à la télé mais c'est drôlement chiant en fait son livre, je suis bien déçu. Et même si ça fait petite merdeuse pleine de morale, bien que je commence à être trop vieille pour être une petite merdeuse, disons plutôt vieille conne, je sais que j'ai raison de stigmatiser tout ça, pas que pour le milieu littéraire, le milieu littéraire c'est un de mes personnages sur 6. Parce que d'habitude, quand un auteur gueule là dessus, on dit toujours qu'il est aigri, que si il avait pu être dans Paris Match avec son chien il serait bien content. Sauf que même si il va de soi que chez Paris Match personne m'a rien demandé puisqu'ils savent même pas que j'existe, j'ai quand même eu un tas de propositions pailletés, je sais qu'on peut refuser. C'est pas toujours facile. Après ma démission de chez Léo Scheer où j'étais conseillère littéraire j'ai pas très bien bouffé, ni payé mon loyer comme il fallait. Mais au moins j'étais plus là au moment où il aurait fallu que je valide la sortie du bouquin de Claude Berri. Peut-être que c'est lié au choix de l'expérience prostitutionnelle quand j'étais plus jeune, mais toujours est-il que c'est moins dégradant de se faire sauter par un vieux con pour 300 euros que de faire semblant d'adorer bosser dans une boîte où on t'explique de Claude Berri est un grand écrivain et que tu dois te réjouir que ça sorte dans la collection que t'es censée co-diriger.


Pleur Rose : Dans la part autobiographique de cinq personnages on retrouve assez facilement des traces de ta vie, mais le personnage de Mathias m'a paru plus complexe à mettre en relation avec ta vie. Pourrais-tu m'éclairer ?

Chloé Delaume : Mathias n'a que très peu de rapport avec mon vécu. J'ai juste utilisé des archétypes pour le créer. Par contre, les phrases des journalistes sont toutes issues des dîners suivant le salon du livre cette année. C'était tellement gros que je notais tout en rentrant.


Pleur Rose : As-tu considéré l'écriture de ce livre comme une dénonciation du système dans lequel nous vivons ou plutôt comme une catharsis personnelle ?

Chloé Delaume : Il n'y a absolument pas de catharsis dans ce livre. C'est une mise en abîme de l'autophagie sociale. C'est d'ailleurs pour ça que le phrasé est travaillé en boucle à maintes reprises, et que la fin de l'ouvrage (pas la blague sur Beckett avec Fin de partie, mais le renvoi du docteur Lenoir à sa place initiale par l'auteur) s'achève en boucle aussi.


Pleur Rose : Dans Certainement pas tu évoques avec ironie la République Bananière des Lettres , et j'ai aussi relevé au début du livre une petite pique sur la démocratie. Quelle est ta position par rapport à notre mode de gouvernement ?

Chloé Delaume : Je n'ai pas la sensation qu'il y ait un mode de gouvernement, plutôt des joueurs de Sims qui abusent un peu trop des cheats codes et qu'il serait temps de crasher pour de bon.